mardi 18 mars 2008

Premier chapitre

Sepfer Buurd Beomeïs



Rapide, le lunsdum avançait de son pas dandinant dans le sombre souterrain. Son poil couleur crème virevoltait autour de lui au rythme des enjambées de ses deux longues pattes. Guidé par la lueur d'une torche, l'animal parvint à l'entrée d'une vaste pièce. Allongeant son interminable cou, il jeta un œil à l'intérieur. Le roi et un serviteur y creusaient la terre à l'aide de pelles, un trousseau de clefs posé près d'eux. Le lunsdum entra et vint frotter sa grosse tête contre la cuisse du roi, obtenant aussitôt la caresse désirée. L'animal resta un instant immobile alors que la main lui grattait le sommet du crâne. Enfin comblé, il s'éloigna et, vif comme l'éclair, saisit le trousseau de clefs entre ses dents avant de s'enfuir. Le roi jura. Lui et le serviteur poursuivirent l'animal dans les couloirs avec force cris. Le lunsdum bifurqua à plusieurs reprises pour leur échapper avant de se retrouver acculé. Pris au piège, il lâcha les clefs alors que le duo le rejoignait. Le roi récupéra le trousseau et allait sermonner l'animal de sa fille quand le serviteur l'interpella. Un coin de papier légèrement brillant émergeait du sol : une diablerie. L'instant d'après, les deux hommes avaient oublié l'animal et, fébrilement, se mettaient à fouiller la terre.




Héléa esquiva la lame de verrebois et recula hors de portée. Epuisée, elle renonça à maintenir sa garde et laissa la pointe de son épée retomber sur le sol de pierre. Ses mains, raidies depuis trop longtemps sur la poignée de son arme, réclamaient un répit. Haletante, les muscles endoloris, elle attendit l'attaque suivante, sans doute la dernière. Ses bras n'avaient plus la force de soulever la lourde lame. Elle étudia son adversaire et pesta intérieurement. Il n'est même pas essoufflé ! Bien plus fort qu'elle, la dépassant de deux bonnes têtes, il maniait son épée avec l'aisance de l'habitude. Plus rapide et surtout mieux entraîné, il avait riposté presque nonchalamment à ses assauts répétés. Il se mit à sourire, moqueur. Héléa oublia sa fatigue et releva son arme, bien décidée à ne pas laisser son frère gagner une fois de plus. Elle rassembla toute son énergie, répéta mentalement une ultime botte et bondit. Sa lame ne rencontra que le vide. Elle allait repartir à l'assaut quand on les interrompit.
— Prince Sylfin ?
Les deux combattants baissèrent leurs épées. D'un signe de tête, Sylfin invita le serviteur à poursuivre. Héléa en profita pour reprendre son souffle.
— Le roi vous mande en son bureau, Votre Altesse.
Le jeune homme hocha la tête puis, l'air malicieux, se tourna vers sa sœur.
— Eh bien, sœurette, te voilà sauvée d'une nouvelle défaite…
Héléa lui décocha un regard noir. Elle détestait ce "soeurette" dont il l'abreuvait à la moindre occasion. J'ai passé l'âge ! Agacée, elle allait lui répondre vertement quand elle aperçut la lueur taquine dans son regard. Elle ne put s'empêcher de sourire. Elle n'avait jamais su lui résister.
— J'aurais gagné ! assura-t-elle, avec une mauvaise foi affectée.
— Bien sûr, sœurette ! fit-il, taquin.
Elle afficha une moue boudeuse. Ironique, il lui fit une profonde révérence, avant de se diriger vers les arcades qui ceinturaient la cour d'entraînement. Elle le suivit des yeux, tendrement captivée. Du roi Léonic, il avait hérité les larges épaules et le port altier des souverains de Kindar. Sa mère, la défunte reine Myriana, lui avait légué sa grâce féline et le bleu profond de ses yeux. Héléa surprenait souvent les conversations de jeunes filles nobles au sujet de son frère. Il ne les laissait pas indifférentes. L'annonce de ses fiançailles avec la jeune princesse Iliane de Pérouse en avait chagriné plus d'une. Le sourire d'Héléa s'élargit. Tant mieux ! Ces péronnelles n'ont eu que ce qu'elles méritaient ! Elles lui tournent autour comme des insectes mangetouts autour d'un champ de bil mûr, mais n'obtiendront jamais aucune faveur de sa part. Je serai vengée de toutes leurs mesquineries, de toutes leurs moqueries.


A son tour, Héléa quitta la cour, faisant mine d'ignorer l'air de dégoût du serviteur. En présence de Sylfin, il s'était montré obséquieux envers elle. Le masque était à présent tombé. Héléa pressa inconsciemment le pas.
— Chimar… cracha l'homme dans son dos, assez bas pour qu'elle soit la seule à l'entendre.
Elle résista à l'envie de courir et franchit la porte menant au palais avec soulagement. Je devrais pourtant avoir l'habitude… Ce n'est pas le premier et ce ne sera pas le dernier. Un instant, elle fut tentée de demander son renvoi. Mais à quoi bon ? Un autre prendra sa place et il me regardera avec la même répugnance… Elle se sentait salie par ce regard et un furieux besoin de prendre un bain l'assaillit. D'un pas qu'elle voulait mesuré, elle prit le chemin de sa chambre.
Couloirs, salons et boudoirs, plus richement décorés les uns que les autres, se succédèrent. Le trajet qu'elle avait choisi n'était pas le plus court mais il lui évitait de rencontrer l'un ou l'autre des nombreux courtisans qui encombraient le palais. Entre leurs simagrées au regard de son statut de princesse de Kindar et leurs coups d'œils dédaigneux à celle qui était le rejeton d'une chimar, Héléa ne savait ce qu'elle détestait le plus.
Elle entrouvrit une porte, vérifia qu'aucun indésirable ne se trouvait dans les environs et se glissa dans un vaste vestibule. A sa droite, un double vantail ouvert, gardé par deux soldats, donnait sur la Galerie des Colonnes. Elle y pénétra, en catimini. A cette heure matinale, seuls quelques esthètes, venus admirer les lieux, y déambulaient. Plongés dans l'étude d'un pilier en particulier, ils ne firent pas attention à elle. Héléa s'avança dans la vaste salle, impressionnée comme toujours par la beauté des un-cinq-quatre colonnes qui se dressaient autour d'elle. Depuis plus de deux octuples années, les artisans de génie et les artistes de talents se succédaient dans la galerie pour réaliser ces colonnes. Peintes ou gravées, colorées ou sobres, de bois, de verrebois, de marbre, parées de pierres précieuses ou recouvertes de cuir, elles représentaient un éventail surprenant de l'histoire de l'art du royaume de Kindar. Héléa s'arrêta devant la colonne de Golan qu'elle appréciait particulièrement. Golan avait choisi un bois précieux aux tons roux pour la construire. Il y avait sculpté une série d'images somptueuses racontant la légende de la fondation du royaume de Kindar. Les dessins s'enroulaient autour de la colonne en partant du bas. Héléa se souvenait avec émotion du jour où, assez grande, elle avait pu lire seule l'histoire jusqu'à son terme. Songeuse, elle passa une main légère sur les renflements du bois, avant de se diriger vers l'une des gigantesques baies vitrées de la galerie.
Toutes donnaient sur les jardins du palais. Malgré sa hâte, Héléa vint coller son nez contre le carreau. De l'autre côté, prisonniers d'une vaste cage, de gracieux volatiles s'ébattaient dans un bassin circulaire. Des oiseaux chanteurs de Pérouse. Qu'ils sont beaux ! De couleur sable, le plumage des grands oiseaux s'agrémentait de plumes vermeilles. Elles dessinaient une ligne parfaite depuis l'extrémité de leur longue queue jusqu'au sommet de leur jolie petite tête où elles explosaient en une houppette flamboyante du plus bel effet.
— Sire, avait déclaré l'ambassadeur de Pérouse au roi Léonic, ces merveilles sont un ravissement pour la vue et une extase pour l'ouïe. Leurs chants sont des plus mélodieux. Sa Majesté, le Roi Fioraan, vous les offre en gage d'amitié entre nos deux peuples.
Ce présent était le préféré d'Héléa parmi tous ceux qu'avaient échangés les deux monarques pour les fiançailles de leurs enfants. La jeune fille soupira, créant une légère buée sur le carreau. Le futur mariage de son frère lui pesait. Elle craignait qu'il ne s'éloigne d'elle.
Trouvera-t-il encore le temps de me donner des cours d'escrime ? Ou même de m'écouter ? Il est le seul à qui je puisse me confier… le seul qui me soutienne face à Jarinok. Elle soupira de nouveau. Le vieux digon, premier conseiller royal, semblait n'avoir qu'une seule idée en tête en ce moment : la marier, elle aussi. Elle serra les poings. Je suis bien trop jeune pour cela ! Je n'ai que deux-huit ans ! Père ne le laissera jamais me marier de force ! Il sait que je ne veux pas l'un de ces mariages arrangés ! Pas un mariage comme Sylfin et cette fille de huit-six ans qu'il n'a jamais vue. Non, je veux un mariage d'amour ! Un mariage comme mon père l'a connu avec ma mère. Si Jarinok n'était pas si buté !
Elle trembla de rage contenue. Le vieil homme lui inspirait une profonde répulsion et elle l'imaginait aisément prêt à toutes les perfidies pour parvenir à ses fins. Froid et calculateur comme tous les digons, il ne concevait les existences des enfants royaux qu'en possibilités d'alliances. Sa dernière trouvaille était de lui faire épouser un certain Barek Padaan, un arriviste. Avec ses troupes de barbares, il avait mis les farouches terres du Rogor au pas, réussissant là où tant d'autres avaient échoué, et s'était proclamé prince des lieux. Les rumeurs les plus contradictoires courraient à son sujet. On l'accusait d'avoir commis les pires crimes pour se hisser sur le trône du Rogor tout en louant son intelligence et sa prestance. On le disait fils d'un riche commerçant ou bâtard de quelque duc. Mystérieux, il envoûtait ou rebutait. Héléa avait fini par comprendre qu'on ne savait rien de sûr à son sujet.
Elle avait eu l'occasion de le rencontrer. C'était un homme d'environ quatre huitaines d'années, de belle allure, aux traits fins, aux cheveux aussi noirs qu'une nuit sans lune. Il aurait pu lui plaire si son regard n'avait croisé le sien. La froide cruauté qu'elle avait lue dans ses yeux sombres l'avait laissée pantoise. Jamais je n'épouserai cet homme ! Jarinok aurait beau prétendre qu'il était le parti le plus intéressant et de surcroît le seul à bien vouloir épouser une fille de chimar, qu'il avait conquis ses lettres de noblesse en réussissant le tour de force d'unir le Rogor réputé ingouvernable, rien n'y ferait. Jarinok n'arrivera pas à se débarrasser de moi ainsi !
Elle savait bien ce que recherchait le premier conseiller royal : faire disparaître toute trace de son existence, faire oublier à tous qu'elle était la descendante d'une chimar et du roi Léonic. Il prétextait le bien du royaume mais Héléa n'était pas dupe. Le visage du vieil homme restait de marbre, mais elle était persuadée que derrière son masque impassible de digon, il ressentait une vive répulsion à son égard. Comment aurait-il pu en être autrement ? Les digons faisaient partie intégrante de l'Ordre de Zahulam qui avait de tous temps poursuivi les chimars pour les éradiquer. Pour eux, toute malformation physique, même mineure, toute faculté qui sortait de l'ordinaire, constituait une mûthie, et une mûthie faisait de vous un chimar. Il fallait dès lors vous occire, vous renvoyer dans les Sept Enfers, votre véritable place. Tous ceux qui s'opposaient à cette vision étaient considérés comme hérétiques et finissaient sur un bûcher ou au fond d'un cachot.
Face au Vénéré, dirigeant de l'Ordre de Zahulam, seul le roi Léonic osait tenir tête. Il prônait la tolérance, avait créé un marché spécifique aux chimars, et refusait d'imposer la revue des nouveau-nés, cette pratique qui voulait qu'un compan, le ministre du culte de Zahulam, vienne vérifier que l'enfant était normal à la naissance. Beaucoup de parents continuaient malgré tout à demander la présence du compan lors des accouchements. Les anciennes coutumes avaient la vie dure. De fait, peu de chimars résidaient à Parsie. Ils préféraient la forêt de Myolphis, toute proche, et ses clans chimars à la capitale kindarienne, quand ils ne se donnaient pas eux-mêmes la mort, ne pouvant supporter le regard des autres. Héléa ne comptait pas s'exiler ou se suicider, ni même se marier avec un homme qu'elle n'aimait pas. Même si elle descendait d'une chimar, elle n'en était pas une. Elle ne présentait aucune mûthie. Jarinok pouvait argumenter autant qu'il le voulait, elle était décidée à ne pas se laisser faire par le conseiller royal.


Héléa s'arracha à la contemplation des oiseaux et reprit la direction de ses appartements. Elle ne put néanmoins s'empêcher de faire un petit détour par le bureau de son père. Il n'avait pas fait mander Sylfin pour rien. Qu'est-ce qui peut bien se tramer derrière ces murs ? On l'avait tenue dans l'ignorance mais la tension nerveuse de son père et de son frère ne lui avait pas échappée. Est-ce que cela a un rapport avec moi ? Il ne s'agit pas de me marier, j'espère ! A cette idée, la colère l'envahit. Elle se dirigea vers le bureau. Elle allait ouvrir la porte sous l'œil interloqué des gardes quand elle entendit des pas à l'autre bout du couloir : des visiteurs pour le roi. Réalisant un peu tard que son père n'apprécierait pas de la voir où elle n'avait rien à faire, elle se jeta dans une embrasure pour échapper aux regards des arrivants. Les gardes échangèrent un coup d'œil intrigué, avant de reprendre leur attitude stoïque. Nerveuse, Héléa pouffa. Elle pencha légèrement la tête en dehors de sa cachette et vit un cortège de huit novices et deux digons s'avancer. De simples robes blanches habillaient les premiers. De lourdes robes orange vif aux larges épaulettes triangulaires et au haut col montant engonçaient les seconds. Quatre novices portaient une litière. Le plus âgé des deux digons y reposait, allongé au milieu de coussins. Ses cheveux longs intriguèrent Héléa par leur blancheur laiteuse. Elle avait rarement eu l'occasion de voir un homme aussi vieux. Ainsi alité, il paraissait fragile et pourtant, une grande force émanait de son regard gris clair. A ses côtés, marchait le jeune digon. Il devait avoir trois huitaines d'années. Héléa l'observait quand il tourna la tête vers elle. Leurs regards se croisèrent. Elle se rejeta en arrière, parcourue par un frisson glacé. Elle sentait toujours le regard de ses yeux presque rouges sur elle. Peut-il me voir à travers le mur ? Elle entendit qu'on annonçait la présence des visiteurs et Jarinok vint leur souhaiter la bienvenue. Elle attendit encore quelques instants et sortit de sa cachette, pour se retrouver face à face avec le jeune digon. Un sourire mauvais déformait son visage de pierre. Héléa se figea sous le regard de feu, incapable du moindre mouvement, le souffle coupé. Il la détailla longuement des pieds à la tête, semblant la jauger, puis entra dans le bureau de son père. Héléa se remit soudain à respirer et se précipita vers sa chambre.


Elle referma le battant derrière elle avec soulagement. Sa femme de chambre, Hyacinthe, l'accueillit avec un grand sourire.
— Votre bain est prêt, Princesse.
Héléa retira la jupe-culotte et la veste de cuir qui la protégeaient durant les entraînements à l'escrime, puis ses vêtements, poisseux de sueur, dénoua ses longs cheveux noirs et entra dans la salle d'eau où l'attendait un bain très chaud, comme elle les aimait. Elle se plongea avec délice dans l'eau parfumée et laissa ses muscles endoloris se dénouer alors que son esprit glissait vers une douce torpeur. L'eau était encore chaude quand sa jeune servante, Leyla, lui présenta une serviette. Elle frictionna longuement Héléa puis l'invita à regagner sa chambre. Dans le plus simple appareil, Héléa se tint devant le miroir en pied alors que Hyacinthe entreprenait de la peigner. C'est l'instant que choisit Luïs pour pénétrer dans la pièce. Héléa ressentit son approche avant même de l'apercevoir. "Agréable. Ventre plein." émanait de lui. Héléa tourna légèrement la tête et vit l'animal aux longs poils blancs toujours ébouriffés se diriger vers elle de son pas dandinant. Sa grosse moustache rouge était relevée de contentement. Ses grands yeux mauves, cachés en partie par son abondant pelage, pétillaient de malice.
— Toi, tu as encore été t'empiffrer en cuisine, lui dit-elle, amusée.
La gloutonnerie des lunsdums était proverbiale et Luïs ne dérogeait pas à la règle. Son corps rond, coincé entre un cou élancé et deux longues pattes, ne semblait pourtant pas capable de contenir tout ce qu'il avalait. Il faisait à peine un pas et demi de haut.
—Tu n'as pas honte ? lui murmura-t-elle, souriante. Anla va encore me reprocher ta mauvaise éducation et elle finira par t'interdire l'accès aux cuisines.
Il vint frotter sa grosse tête hirsute contre sa jambe, gazouillant. Elle éclata de rire.
— Je devrais te gronder…
Elle se baissa, attrapa le gras des bajoues entre ses doigts, l'attira à elle tendrement et embrassa son front avant de le relâcher.
Leyla, les bras ballants, contemplait Luïs, émerveillée. Quand il vint vers elle, elle se mit à pousser de petits cris de joie et Héléa crut qu'elle allait s'évanouir de bonheur quand il farfouilla dans ses poches en quête d'une friandise. La servante tendit la main vers l'animal, stoppa son geste, indécise, et regarda autour d'elle, l'air béat, comme si elle ne pouvait croire à ce qui lui arrivait. Héléa la rassura d'un sourire. Enfin, Leyla osa poser sa main sur la tête de l'animal et le caressa. Héléa ferma les yeux. Le puissant lien empathe qui la liait à Luïs lui renvoyait les sensations du lunsdum. Frissonnante, elle laissa la vague de bien-être l'envahir, désirant que cette caresse ne cesse jamais.
— Il est bientôt temps de retrouver mestre Adler pour votre cours, Princesse.
La chaude voix de Hyacinthe la ramena à la réalité. Elle soupira autant pour la fin d'une aussi agréable sensation que pour le cours à venir. Apprendre les us et manières de tous les royaumes, empires et républiques présentes aux épousailles de son frère ne la passionnait guère. Elle prit une mine boudeuse.
— Tu le feras avertir que je suis… indisposée.
Le sourire de sa femme de chambre disparut.
— Mais, Princesse…
Héléa l'empêcha de continuer d'un geste de la main.
— Il faut que j'aille sur le marché trouver un cadeau adéquat pour le mariage de mon frère.
Avant que Hyacinthe ne puisse protester, Héléa se dirigea vers la toilette qu'on lui avait préparée : une robe ouvragée à la jupe ample qui convenait parfaitement pour les différentes révérences que voudrait lui apprendre Adler mais certainement pas pour un tour sur le marché de Parsie.
— La tenue habituelle sera parfaite.
Le visage fermé, Hyacinthe fit mine à Leyla de sortir les vêtements : pantalon, chemise et manteau. Dénués de toute ostentation, de coupe et de facture courantes, ils permettaient à Héléa de sortir incognito du palais et de se mouvoir comme n'importe qui en ville. Aidée de Leyla, elle les enfila prestement alors que Luïs sortait de la salle d'eau, des gouttes perlant aux poils de sa moustache rouge. Il adorait jouer avec l'eau et en avait visiblement trouvé un fond. Cela fit sourire Hyacinthe.
— Heureusement que nous avions vidé la baignoire…
Héléa s'assit devant sa coiffeuse, alors que sa femme de chambre entreprenait de la coiffer. Songeuse, Héléa se mit à jouer distraitement avec la broche d'ornica de sa mère. Le bijou demeurait sur le plateau devant le miroir, à l'endroit même où l'avait laissé Anisiandre quatre ans plus tôt, avant de quitter le palais. Avant de disparaître… Personne ne savait ce qu'elle était devenue, ni même si elle était partie de son plein gré. Héléa aimait penser que sa mère avait agi par nécessité, qu'elle les avait abandonnés, elle et son père, pour effectuer quelque noble action qu'elle était seule à pouvoir mener à bien ou… Jarinok l'a forcée à partir. Il a fait pression sur elle en menaçant de me faire du mal et elle est partie pour me protéger. Oui, elle est partie par sa faute. Le digon avait été le premier à s'opposer à l'union de ses parents.
— C'est une union contre nature ! avait-il péroré. Un roi ne peut épouser une chimar !
Et il avait eu gain de cause. Sous la menace d'une exclusion de l'Ordre de Zahulam et la pression de ses vassaux, décidés à rompre leur serment d'allégeance, Léonic avait renoncé à épouser Anisiandre. Il en avait fait sa première concubine. Cela avait suffi pour que des révoltes populaires éclatent dans le royaume, sous la houlette des compans kindariens, gardiens des temples de Zahulam. Elles avaient été contenues d'une main de fer par les troupes royales. Des récoltes d'une richesse inhabituelle avaient fortuitement calmé les esprits. Privé de la vindicte populaire, le Vénéré avait dû faire marche arrière. Il prétexta son amitié pour le roi Léonic et déclara ne pas douter un instant que ce dernier recouvre bientôt la raison.
Jarinok restait persuadé que son suzerain était sous l'emprise d'une mûthie d'Anisiandre. Il la fit surveiller jour et nuit sans jamais découvrir la moindre preuve. Il ne changea pas d'opinion pour autant. Quand Anisiandre tomba enceinte, le digon voulut la faire avorter. Le roi s'y opposa. Il voulait que l'enfant vive et soit reconnu comme son descendant. Cette grossesse chimar ébranla le royaume et Léonic faillit une nouvelle fois perdre son trône. A la naissance d'Héléa, Jarinok réclama qu'elle soit occise sur-le-champ alors qu'elle ne présentait aucune mûthie.
— Il n'y a pas d'autre solution, Sire, avait dit le digon. On ne peut laisser vivre cette chose. Qui sait ce qu'elle pourrait devenir en grandissant ? Elle est l'enfant du péché, la fille des Sept Enfers.
— Héléa est le fruit de l'amour, avait tonné Léonic, furibond. Elle est ma fille et non celle des Sept Enfers ! Et si je vous entends encore une fois proférer de telles sornettes, je me passerai de vos conseils ! Me suis-je bien fait comprendre ?
Les murs du palais avaient, dit-on, tremblé sur leur base à ces mots. Jarinok était resté coi. Le roi avait mandé ses vassaux.
— Personne ne tuera ma fille. Personne ne tuera plus jamais aucun chimar humain à sa naissance dans le royaume de Kindar. C'est une barbarie et il est temps que cela cesse !
Il existait trop de tension entre les ducs pour qu'ils fassent front commun contre leur suzerain. Beaucoup l'admiraient malgré sa récente lubie pour les chimars. Ils obtempérèrent ou firent mine de le faire, laissant les massacres des bébés chimars perdurer sur leurs terres, attendant que leur roi retrouve ses esprits. Anisiandre finit par partir, sans doute incapable d'endurer davantage le regard de reproche et de dégoût de tous ceux qui l'entouraient, nobles ou serviteurs, ce même regard qui pesait chaque jour sur Héléa.
Héléa fixait tristement le bijou quand elle sentit sous sa main les longs poils soyeux de Luïs. Il la regardait avec un air misérable. Elle se pencha vers lui, enfonça son visage dans la toison de son cou. Une onde de bien-être monta aussitôt en elle, balayant sa tristesse.
— Heureusement que tu es là, Luïs… lui dit-elle en déposant un léger baiser sur son front.
Grâce à lui, on la voyait moins comme une pestiférée. Sa présence faisait oublier la fille de chimar. On voyait en elle l'adoptée d'un lunsdum. Plus sereine, elle se redressa, laissant Hyacinthe finir de natter ses cheveux. Dans le miroir, elle pouvait voir Luïs fureter un peu partout, cherchant à l'amuser. Elle ne put s'empêcher de glousser quand elle le vit mettre sa grosse tête pour une énième fois dans un coffre que tentait vainement de ranger Leyla. Hyacinthe lâcha la brosse pour venir à la rescousse de la jeune fille qui n'osait pas s'opposer à la créature mythique. Avec délicatesse mais fermeté, l'ancienne repoussa le lunsdum et prit un air fâché.
— Si tu le laisses faire, tu n'arriveras jamais à terminer ton travail. Il est adorable mais il ne faut pas qu'il t'envahisse, expliqua Hyacinthe à la jeune fille.
Mais Leyla ne l'écoutait pas. L'air bête, elle souriait en regardant le lunsdum. Celui-ci, penaud, courut se réfugier dans les bras de la princesse. De la jalousie transparut sur le visage de la jeune servante. Héléa en avait l'habitude. C'était une chance incroyable d'être adopté par un lunsdum et beaucoup ne comprenaient pas que cela arrive à une fille de chimar.


Enfin prête, Héléa jeta une cape sur ses épaules et, Luïs sur les talons, emprunta les couloirs réservés à la domesticité pour sortir du palais. Plus personne ne s'étonnait de l'y croiser. Elle évitait ainsi les courtisans mais surtout ses précepteurs. Elle n'était pas une élève assidue. Ce qu'on essayait de lui inculquer lui semblait dénué de tout intérêt, bien trop éloigné de la réalité. On lui parlait des réalisations de ses ancêtres, des gens qui étaient morts depuis des octogis d'années, de lointains pays aux coutumes bizarres où elle n'irait jamais, de peintures et de musiques. On la forçait à lire des livres poussiéreux sur lesquels elle s'endormait, dès les premières lignes. Seul son frère la comprenait. Ils parlaient pendant des heures de la politique du royaume, des manies étranges des ambassadeurs des royaumes et républiques voisins, de tactiques militaires. Seul Sylfin avait accepté de lui apprendre le maniement de l'épée, lui avait fait confectionner un costume de cuir souple pour les entraînements. Avec lui comme précepteur, jamais elle n'aurait raté un cours.
Elle ouvrit la petite porte qui donnait sur l'extérieur. Après un bref regard aux alentours, elle s'élança vers les jardins qui ceinturaient le palais. Ils étaient connus au-delà du royaume pour leur magnificence. Les plus grands maîtres jardiniers y rivalisaient d'ingéniosité et de talents. Héléa aimait s'y promener au petit jour ou au crépuscule, loin de l'agitation. Fleuris dès l'arrivée du printemps jusqu'à la fin de l'automne, ils offraient un merveilleux kaléidoscope de couleurs et des octuples de parfums raffinés. On venait y voir les plus beaux spécimens de plantes, les plus rares également. Les jardiniers les faisaient venir des coins les plus reculés du monde connu. Héléa sourit au souvenir de l'épisode des lézards-corolles. Ces reptiles provenaient des marais de Pilleman. Debout sur leur longue queue fine, ils ouvraient leur grande collerette colorée et restaient immobiles, bouche ouverte, embaumant l'air de leur parfum. Les insectes trompés croyaient avoir affaire à une fleur et, aussitôt posés, étaient goulûment gobés. Les jardiniers ignoraient qu'il existait plusieurs espèces de lézards-corolles. Les premiers qu'ils reçurent le leur apprirent à leurs dépends. Ils empestaient. Un deuxième arrivage plusieurs sezaines plus tard apporta les reptiles tant désirés et les fautifs furent recueillis dans les jardins de nobliaux plus préoccupés de leur prestige que de l'odeur nauséabonde. Un cadeau royal ne se refusait pas. Il se montrait.
Héléa parvint au fleuve Gundila dont les eaux tumultueuses encerclaient l'île sur laquelle reposaient le palais et ses jardins. Un long pont permettait de rejoindre la ville. A chacune de ses extrémités, se dressait une tour de pierres blanches de trois-huit pas de haut. Une plus petite en occupait le centre. Chaque tour surmontait une arche conçue pour être fermée des deux côtés par d'épaisses doubles portes de bois. Durant les guerres, elles ralentissaient les attaques ennemies. En cette période de paix, seule l'arche la plus proche du palais était effectivement munie de quatre lourds battants. Les deux autres ne possédaient plus que les gigantesques gonds. Du haut de la tour du palais, des archers veillaient. De leur position, ils avaient une vue complète sur le pont et le fleuve qui s'étendait à leurs pieds. On disait le pont infranchissable et il l'avait maintes fois prouvé.
Une barrière séparait le pont en deux sur toute sa longueur. On ne mélangeait pas les nobles et les roturiers. Du côté roturier, une petite file de gens du peuple avançait lentement, au gré des autorisations d'entrer des gardes du palais. Comme tous les sepfer, ils venaient demander audience au souverain pour le lendemain, jota, pour leur seigneur ou pour eux-mêmes. Héléa prit inconsciemment le côté destiné au noble. Elle n'y croisa que de rares passants et se contenta d'un bref signe de tête pour les saluer.
Elle accéléra le pas, pressée d'atteindre le marché. Elle aimait particulièrement les lieux et l'anonymat qu'il engendrait. Dans la cohue, elle pouvait se fondre dans la foule. Personne ne la remarquait, ne voyait en elle une princesse ou une fille de chimar. Elle n'était rien de plus qu'une cliente potentielle. Elle y était libre. C'est pour cela qu'elle y venait depuis qu'elle était enfant. Il n'y avait eu qu'une époque où ses visites s'étaient faites rares, juste après son adoption par Luïs. Fréquenter le marché avec un lunsdum n'était pas chose aisée. Elle le gardait près d'elle et sa présence suffisait à ce qu'on la reconnaisse. Elle n'était plus en sécurité. Elle avait bien tentée de le cacher sous sa large cape mais, curieux, il sortait la tête pour voir ce qu'il se passait et gazouillait de plaisir, attirant l'attention sur eux. Finalement, elle l'avait laissé gambader comme il le désirait. Il avait tant à voir et à faire avec les badauds qui s'arrêtaient pour le caresser, lui donner à manger ou juste l'admirer, qu'il revenait rarement auprès d'elle. Elle pouvait alors déambuler à sa guise.
Elle se retourna pour vérifier que nul ne la suivait. Il arrivait encore fréquemment que son père la fasse surveiller par l'un ou l'autre des gardes royaux, pour sa sécurité. Elle ne vit rien d'autre que la masse blanche du palais au milieu des jardins irisés, eux-mêmes entourés du large lacet bleu du fleuve Gundila. Héléa admira un instant le panorama, démonstration de la puissance des rois de Kindar, puis pénétra dans le marché.
Aussitôt, elle fut cernée par les bruits et les odeurs, les couleurs et la foule. De tous côtés des gens se pressaient contre elle, la bousculaient, pour atteindre les étals. Par-dessus le mugissement, elle pouvait entendre les marchands haranguer les badauds. Luïs collé contre ses jambes, elle progressait lentement dans la cohue. Elle aimait cette lutte solitaire qu'elle livrait pour se frayer un chemin au sein de la masse. Elle ne faisait qu'un avec tous ces gens qui ne la reconnaissaient pas. Comme eux, elle se faisait apostropher par les vendeurs qui lui proposaient de goûter leurs produits : des fruits venus tout droit des pays lointains du Sud au nom imprononçable et qui fondaient dans la bouche en y laissant des notes acidulées ; des citrons bleus de l'île de Gaal que les novices de l'Ordre cultivaient et dont ils faisaient une bière légère délectable ; des fruits de l'arbre rouge de Cromzick à la chair blanche et sucrée, dont on faisait des tartes délicieuses ; des légumes aux formes et aux couleurs innombrables, du vert des tomos au rouge vif des asperges de mer à la chair délicate ; des petits choux dorés aux longues tiges, qu'on mettait dans les soupes, jusqu'aux énormes melons jaunes rayés de brun, que le vendeur découpait en grandes tranches ovales et que l'on dégustait tout en marchant.
Héléa quitta le marché des fruits et légumes et traversa à vive allure celui des poissonniers, bouchers et autres charcutiers. Attiré par l'odeur alléchante, Luïs s'éloigna pour aller flairer des saucisses qui pendaient d'un étalage. Le vendeur, ravi, lui donna quelques morceaux de saucissons secs. Aussitôt, une cohue se fit autour de l'étal. Chacun voulait un morceau de ce qu'avait mangé le lunsdum. Luïs rejoignit Héléa, la moustache frémissante. Dédaignant le quartier des tisseurs, elle pénétra dans celui des tanneurs, et s'intéressa à différentes pièces de cuir. Elle traversa ensuite la vaste zone de bétail. Au loin, elle pouvait voir le marché aux chimars. C'était l'endroit que leur avait octroyé son père pour vendre leurs maigres talents. Les chimars y étaient rares, les acheteurs encore plus.
— Vous z'êtes perdue, M'dame ?
Elle s'était arrêtée et, perdue dans ses pensées, n'avait pas vu le jeune garçon s'approcher d'elle.
— J'peux vous mener où q'vous voulez, M'dame. J'connais tous les bons coins d'la ville, reprit-il.
Héléa lui donnait tout juste huit-deux ans. Elle refusa l'invite d'un signe de tête ponctué d'un sourire et se remit en marche. Le gamin apostropha un homme un peu plus loin et en échange de quelques gouttes d'ambre noir, lui proposa de lui montrer le chemin de son auberge. Après un instant d'hésitation, l'étranger lui tendit les gouttes réclamées et le suivit. Le garçon avait l'air honnête, mais Héléa se demanda si l'homme arriverait à destination. Il n'était pas rare sur le marché de Parsie et surtout dans cette partie, assez riche, de tomber sur de jeunes enfants qui, sous prétexte de vous servir de guide, vous emmenaient dans les bas-fonds. Là-bas, ils rejoignaient un grand frère ou un vague parent qui raflait le contenu de votre bourse. Mieux valait ne pas résister si vous ne vouliez pas finir la gorge tranchée, au fond d'une impasse. La garde de la ville était impuissante. Elle tentait bien de refouler les enfants, mais il y en avait toujours quelques-uns qui parvenaient dans les beaux quartiers, en se mêlant à la cohue.
Derrière la zone du bétail se trouvait le quartier des saltimbanques, qui regroupait toutes les animations du marché : jongleurs, cracheurs de feux, lutteurs ou encore comédiens. Il y avait même parfois des spectacles de marionnettes. Héléa y allait souvent quand elle était plus jeune. De l'autre côté se trouvait le marché des objets rares et précieux : bijoux en ornica ou en fer, perles de la Grande Mer de l'Est, mais aussi animaux exotiques et lunsdums. Leur capture et leur vente étaient particulières.
En réalité, on ne les capturait pas. Ils se présentaient d'eux-mêmes. De grandes caisses étaient disposées en bordure de la forêt de Myolphis, à l'ouest de Kindar. Un lunsdum venait parfois s'y installer. L'un des deux chasseurs accrédités par le roi le ramenait alors pour le vendre sur le marché. C'était certainement ainsi que Luïs était arrivé en ville. Héléa lui gratta délicatement le sommet de la tête. Face à eux, au centre d'une large place, se trouvait la tente dans laquelle Héléa avait été adoptée.


La rumeur courrait alors dans le palais qu'un lunsdum se trouvait en ville. Héléa, âgée de huit-quatre ans, n'avait su résister à l'attrait d'apercevoir l'animal fabuleux. On disait des lunsdums qu'ils constituaient de véritable porte-bonheur et qu'ils changeaient radicalement la vie de leurs adoptés. Héléa en avait grand besoin. Sa mère venait de disparaître et si quelqu'un pouvait aider la jeune princesse à la retrouver, c'était bien un lunsdum. Malgré l'interdiction de son père, Héléa se rendit donc en ville en empruntant l'un des nombreux couloirs qui serpentaient sous le palais. Ils formaient un vaste labyrinthe souterrain et le roi craignait qu'elle ne s'y perde. Cela amusait Héléa et elle les fréquentait autant par curiosité que par esprit de contradiction. Une fois en ville, elle se précipita sur la place où se tenait la vente des lunsdums. Là, des dizaines de badauds, curieux de voir un lunsdum, se pressaient autour d'une tente. Plusieurs gardes les tenaient à l'écart, ne laissant pénétrer sous la toile tendue que ceux qui pouvaient payer. Essayer de se faire adopter par un lunsdum coûtait cher, très cher. Il fallait posséder plusieurs gouttes d'ambre jaune, échangées contre une rapide mise en contact avec l'animal. Ce dernier adoptait ou pas le client durant cette rencontre. Au bout d'une huitaine, si le lunsdum n'avait choisi personne, il était libéré en ville. Les plus pauvres espéraient qu'à sa libération, c'est l'un d'entre eux que l'animal adopterait. En général, le lunsdum ne faisait ce cadeau à personne et, au bout d'un temps, repartait vers la forêt.
Héléa se força un passage jusqu'aux premiers rangs, pestant à voix basse contre ce dadais de Gurlin. Le géant faisait partie de la garde princière imposée par son père et Héléa ne savait trop comment, malgré ses airs balourds, il parvenait toujours à la retrouver où qu'elle aille. Elle lui jeta un regard noir avant de se concentrer sur la tente et surtout le rabat qui en protégeait l'accès. Elle escomptait y voir l'animal légendaire mais son espoir fut déçu. Elle s'apprêta à quitter les lieux quand un esclandre se déclencha entre deux clients. L'attroupement se déplaça en direction des cris. Héléa en profita pour contourner discrètement la tente. Le garde n'avait d'yeux que pour les coups échangés par les deux protagonistes. Héléa rampa sous le tissu jusque dans la tente. Il faisait sombre à l'intérieur. Héléa progressa lentement, écarquillant les yeux pour distinguer quelque chose, attendant que ses yeux s'habituent à la faible luminosité. Soudain, une ombre plus claire bougea devant elle. Héléa stoppa puis se rapprocha doucement du lunsdum. Une joie ineffable s'empara d'elle. L'image d'une petite fille encapuchonnée s'imposa à son esprit avant de s'estomper. Avec retard, elle réalisa qu'elle venait de se voir elle-même au travers des yeux de l'animal. Il était venu vers elle de son pas chaloupé et avait placé sa grosse tête sous sa main. Radieuse, elle le caressa avec douceur, sans se rendre compte qu'elle venait d'être adoptée. Sous son crâne, se déversa alors un maelström d'impressions contradictoires. Des rires et des larmes lui échappèrent avant que la tempête ne s'apaise enfin en elle. Seul resta le nom de "Luïs". Héléa sourit et plongea son regard dans celui du lunsdum.
— Luïs, murmura-t-elle, avec amour.
Elle serait restée ainsi, le lunsdum contre sa hanche, pendant des heures mais le rabat s'ouvrit brusquement et un garde fit intrusion. Il sortit brutalement la jeune fille de la tente.
— Sors d'là, espèce de p'tite garce !
Le marchand ayant vu le lunsdum suivre la jeune fille comprit ce qui venait de se produire. Furieux, il hurla.
— Qui va me payer, maintenant ?
D'une main forte, le garde la maintenait en l'air par le devant de son vêtement et leva la main pour la gifler, l'air mauvais.
— Lâchez-la, ordonna une voix.
Karil Gaarin ! Héléa n'en croyait pas ses oreilles. Le capitaine de la garde royale allait la tirer d'affaire. Elle se débattit pour échapper à la poigne de l'homme.
— Elle m'a volé ! aboya le marchand.
— Je vous ai dit de la lâcher… dit Karil, sur un ton lourd de menaces.
Le commerçant fit un signe à son garde. Ce dernier ouvrit la main, laissant tomber Héléa sur les pavés. Le capitaine s'avança vers la fillette.
— Tout va bien ?
Héléa répondit d'un hochement de tête, les yeux embués de larmes. Gurlin la prit tendrement dans ses bras et elle se mit à sangloter, soulagée de voir les hommes de son père. Karil fit face au vendeur et son garde.
— La garde royale protège les voleurs, à présent ? vociféra le marchand, frustré, prenant l'attroupement à témoin. C'est du propre !
Se rapprochant du capitaine, il ajouta, plus bas.
— C'est qu'elle me doit un paquet de gouttes la gamine !
Karil, le regard glacial, le visage dur, fronça les sourcils.
— Combien, au juste ?
— Eh eh… si la garde royale rembourse les vols, cela change tout !
Le marchand se mis à calculer.
— J'avais encore le droit à cinq enchères. Les clients étaient là… prêts à entrer sous la tente. Cela fait dans les huit-deux jaunes.
L'indignation se peignit sur le visage de Karil. La somme demandée était faramineuse, même pour un lunsdum. L'homme avait compris qu'il tenait là une belle occasion de remplir son porte-gouttes et il en profitait outrageusement.
— Je n'ai pas une telle somme sur moi, déclara Karil, Mais accompagnez-nous, vous serez payé.


Héléa n'avait jamais su combien le marchand avait touché pour Luïs. Son père était entré dans une colère noire et la jeune fille s'était assagie quelques sezaines, attendant que le calme revienne. La présence du lunsdum l'y avait grandement aidée. Elle n'avait guère quitté ses appartements, passant la majeure partie de son temps à approfondir et maîtriser les liens empathiques entre elle et Luïs. Elle avait mis du temps à revenir sur le marché. Elle avait eu si peur ce jour-là. Sans l'intervention des gardes royaux, elle n'osait imaginer ce que le marchand lui aurait fait. Elle était protégée alors… Mais à présent… L'enfance était bel et bien terminée.

2 commentaires:

  1. Salut Bénédicte!

    Je n'avais pas lu le premier chapitre dans son intégralité et je dois avouer que c'est vraiment bon! J'ai un peu décroché au moment du flashback, j'ai mis du temps à comprendre qu'elle revenait en arrière, mais j'étais peut-être distraite.
    En tout cas c'est très très bon! Je vais attaquer le deuxième chapitre avec, j'avoue, un peu d'appréhension, car je n'affectionne pas vraiment la science-fiction. N'empêche que j'ai hâte de voir comment tu as tourné la chose :)
    +++ Maira

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  2. Salut Maira,

    les flashbacks sont toujours un peu difficiles à écrire... :)
    En tous cas, merci beaucoup pour tes commentaires, vraiment encourageants. Ca fait chaud au coeur. :)

    +++ Bénédicte

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